|
Si vous allez en
Angleterre et plus particulièrement à Portsmouth, vous vous devez
absolument une visite au ‘‘Royal Naval Museum’’. Il y a là le résultat
de plus de vingt ans de fouille sous-marine qui ont permit de mettre à
jour les restes du Mary Rose, un bateau de guerre anglais coulé en 1545
avec tout son équipement. Ces fouilles ont mis à jour 138 longbows
complets et plus de 3500 flèches. Cette visite fut une grande émotion
pour moi, la vision des arcs réalisés il y a plus de quatre cents ans
m’a ramené à l’humilité du copeau qui s’enroule sous la lame de
mon rabot.
Un peu
d’histoire : en 1509 et 1510 à Portsmouth, fut construit un
bateau pour le roi Henri VIII. Ce bateau fut modifié et agrandi en 1536
pour obtenir une capacité de 700 tonneaux, ce qui était pour l’époque
un des plus grands bateaux en service. En 1545 le Mary Rose est coulé
par la flotte française à près de deux kilomètres de l’entrée du
port de Portsmouth.
En 1965, des
plongeurs retrouvent l’épave du Rose Mary par une dizaine de mètres
de fond. En 1967 le comité du Rose Mary fut créé pour coordonner les
fouilles. Pendant quinze années 16000 objets furent récupérés. Le 11
octobre 1982 le Mary Rose est renfloué. Les restes de l’épave sont
de nos jours exposés au ‘‘Royal Naval Museum’’ de Portsmouth.
Une grande quantité d’objets retrouvés fait l’objet d’une
exposition permanente dans un des bâtiments du musée. Tout particulièrement
une vingtaine de longbows, quelques flèches et les accessoires de
l’archer.

Vue
partielle d’une peinture de W. H. Bishop représentant d’après le résultat
des fouilles une idée du Mary Rose.
J’avais déjà
lu dans la dernière édition du livre de Robert Hardy ‘‘Longbow’’
(uniquement disponible en anglais) que les arcs du Mary Rose étaient de
grandes puissances, les estimations des experts parlent de 90 livres
pour les faibles et plus de 180 livres pour les plus puissants à des
allonges de 30 pouces. Ces chiffres étaient difficiles à croire ; qui
pourrait bander un arc de 180 livres ? Ayant un peu d’expérience de
par mes fabrications personnelles, et après avoir vu dans le musée les
arcs exposés, je crois maintenant que ces évaluations sont réalistes.
Ce sont définitivement des arcs puissants. Certains ont dit : ce
ne sont que des ébauches d’arcs. Cette affirmation était fondée sur
le fait que la plupart des arcs ont été retrouvés dans des caisses,
ce qui laissait supposer qu’ils n’étaient pas forcément prêts à
être utilisés. Mais cette thèse fut abandonnée lorsque les fouilles
ont permis de retrouver des arcs isolés aux postes de combats près des
canonniers, et près des couchettes des soldats.
Les 138 arcs
retrouvés sont tous en if, et visiblement les facteurs d’arcs anglais
de cette époque, connaissaient bien leur travail et le bois. Le bois
d’if utilisé est de première qualité, exactement la qualité dont
je rêve d’avoir quelques bûches dans mon atelier. Dans le livre de
Robert Hardy, il y a la photo d’une coupe d’un arc laissant compter
une bonne soixantaine de cernes donc un grain d’une grande finesse. Je
me suis rendu compte aussi en voyant les arcs présentés au musée
qu’ils suivent le fil du bois en conservant sur leur dos une couche
bien régulière d’aubier. Ces arcs sont bien finis et montrent un léger
suivi de corde, je veux dire qu’ils avaient certainement fait
l’objet d’un tillering. Les bûches d’if étaient finement sélectionnées
et possédaient très peu de nœuds.
Les chercheurs
n’ont retrouvé aucune trace de garnitures de poignée ou de poupées
en corne. Les études approfondies ont révélé sur la plupart des arcs
la présence d’un petit creux qui semble être un repère de flèches,
afin que l’archer puisse toujours placer ses flèches au même
endroit. Le bois des poupées, pour la quasi-totalité des arcs est
d’une couleur plus claire sur les deux derniers pouces. Cette marque
fut probablement laissée par les cornes qui devaient les habiller. Dans
cette partie, une encoche latérale peu profonde servait durant la
fabrication de l’arc à accrocher la corde, afin de réaliser le
tillering avant de monter les poupées définitives en corne. Cette
technique est encore utilisée aujourd’hui par un bon nombre de
facteurs d’arc simple.
La longueur des
plus petits arcs retrouvés sur le Mary Rose est d’environ 6 pieds (1
pied est égal à 12 pouces) et pour les plus grands de 6 pieds et 11
pouces. Quand je les ai vus j’ai d’abord pensé qu’ils étaient
beaucoup moins longs, cette première impression est certainement due à
leur grosseur. Ils ont une section en D bien sûr, mais leur dos n’est
pas aussi plat qu’un cerne de bois, je veux dire que les deux arrêtes
ont été arrondies tout le long de l’arc. Les arcs que j’ai vus
mesurent à la poignée près d’un pouce et demi de large par une épaisseur
légèrement supérieure. Ils sont fuselés régulièrement de la poignée
aux poupées. Ces poupées doivent mesurer environ un demi pouce par un
demi pouce. Même la plus grosse de mes ébauches n’a jamais été
aussi imposante. Un seul qualificatif convient : massif. Mais qui
étaient ces hommes capables de tirer des arcs de plus de 150 livres ?
Une question sans réponse de nos jours, mais de toute façon ce devait
être des archers surentraînés ou des monstres de muscles.

Poupée
d’un Longbow du Mary Rose montrant clairement les différences de
couleur ainsi que l’encoche permettant de retenir la corde lors de la
fabrication. (Imperial
College of Science and Technology de Londre)
Les Historiens
nous donnent les éléments de réponse qui suivent. En 1335, Edouard
III, alors roi d’Angleterre, qui avait déjà pris beaucoup de mesures
contraignantes pour imposer la pratique du tir à l’arc à des fins
militaires dans tout le royaume, décréta l’interdiction, sous peine
de mort, de se divertir à un autre jeu que celui de l’arc. De plus il
promit des remises de dettes à tous les ouvriers qui fabriquaient des
arcs et des flèches. Avec une motivation pareille, il est plus facile
de comprendre que cent ans après, l’Angleterre possède des archers
redoutables et des facteurs d’arc expérimentés.
:
Une
caisse de longbows sortie intacte de l’eau, un long procédé commence
pour la conservation, dessalage, lavage, séchage et traitement. Photo
‘‘The Mary Rose Trust’’
:
Passons aux plus
de 35000 flèches retrouvées. Elles sont en peuplier majoritairement
mais il y en a aussi en hêtre, frêne et noisetier. Elles ont une
longueur de 24 à 32 pouces. La plupart mesure 30 pouces. Celles que
j’ai vues sont coniques, le plus grand diamètre côté pointe. Les
petits fragments de plume retrouvés laissent à penser quelles étaient
en cygne ou oie. Les encoches étaient taillées dans le fût et renforcées
par une insertion à 90° d’une petite plaque de corne. Peu
d’informations sur les pointes métalliques qui ont fondu dans l’eau
de mer. Un certain nombre a été retrouvé par paquet de 24 dans des
restants de carquois. Il reste de ces carquois seulement des entretoises
en cuir dont le rôle évident était de séparer les flèches afin de
protéger les plumes.
:
:
:
:
:
Photo
d’une des vitrines du musée où l’on voit les entretoises des
carquois et des protections de bras.
|